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#10 · Apple loue son cerveau chez Google

Salut,

Dans le P.S. de la dernière édition, je te donnais rendez-vous lundi pour la WWDC, avec une question : la boîte la plus riche du monde va-t-elle louer son intelligence chez Google ? Réponse : oui. Siri tourne désormais sur Gemini, annoncé par Tim Cook pour sa dernière keynote de CEO. Mais ce n'est que la moitié de l'annonce Apple, et Apple n'est que la moitié de la semaine.

Dans l'autre moitié, les agents ont pris du galon : ils s'organisent désormais en équipes et n'ont plus besoin qu'on reste devant l'écran. Anthropic a lâché au passage son modèle le plus puissant, Fable 5, avant de faire marche arrière en urgence sur une restriction qu'elle avait cachée. Beaucoup de mouvement, un seul fil dessous : qui possède l'intelligence, et qui la pilote.

On déroule.


Ce que j'ai publié

Lundi, la série Démarrer est sortie : quatre guides courts qui prennent quelqu'un qui n'a jamais ouvert un terminal et l'amènent jusqu'à un Claude Code qui tourne. Installer Claude Code, comprendre où vivent tes fichiers, installer ton premier skill, et vérifier que tout tourne. C'est la nouvelle porte d'entrée du parcours : si tu connais quelqu'un qui veut s'y mettre mais que le terminal intimide, c'est fait pour lui.

Et ce matin, Après le prompt, la loop : comment passer du prompt qu'on relance à la main à une boucle qui tourne seule, vérifie son propre travail selon un critère que tu écris en français, et s'arrête quand c'est bon. Tu ne fais plus tourner la boucle, tu la conçois. C'est la marche d'après une fois que Claude Code est installé.


Les signaux

  • Anthropic sort Fable 5, puis s'excuse en 24 heures Mardi, Anthropic publie Claude Fable 5, jusqu'ici réservé à des partenaires triés sur le volet en cybersécurité et en biologie. Le modèle le plus puissant jamais ouvert au grand public, avec un garde-fou assumé : sur les sujets sensibles, il bascule visiblement vers une version moins capable. Sauf qu'un passage enterré dans les 319 pages de documentation révèle une exception jamais annoncée : sur les questions de recherche en IA de pointe, le modèle dégrade ses réponses en silence, sans prévenir l'utilisateur. La communauté l'a repéré en quelques heures, et la colère a débordé, jusqu'aux chercheurs d'habitude alignés avec Anthropic. Mercredi, marche arrière et excuses publiques : « We made the wrong tradeoff, and we apologize for not getting the balance right. » La limite ne visait que 0,03 % des requêtes, mais ces 0,03 %, c'étaient les chercheurs qui construisent l'IA : le plus petit segment en volume, le plus influent en voix. La restriction était défendable ; l'avoir cachée sans le dire, c'est ce qui a mis le feu.

  • ChatGPT passe sous 55 % du marché des chatbots Les chiffres Similarweb de la semaine actent ce que tout le monde sentait : ChatGPT ne capte plus que 54,7 % des visites mondiales vers les chatbots IA, contre 76,5 % début 2025. Gemini a doublé en six mois, à 27,4 %. Claude reste petit, 8,2 %, mais bondit de 306 % sur le trimestre. Une nuance avant d'extrapoler : ces parts comptent les visites web, pas les apps ni l'usage pro, donc le grand public, pas le marché réel. La tendance, elle, ne bouge pas, et couplée aux Extensions d'Apple du focus, elle dit la même chose : « l'IA » a cessé de vouloir dire « ChatGPT ». La visibilité d'une marque dans les réponses des IA se joue désormais sur trois moteurs, et plus sur un seul.

  • Claude Code : les agents lancent maintenant leurs propres agents Mardi aussi, Boris Cherny, le créateur de Claude Code, ouvre une porte : un agent peut désormais déléguer à ses propres sous-agents, qui délèguent à leur tour, jusqu'à cinq étages. Chacun travaille de son côté et ne renvoie qu'un résumé au-dessus. Le problème que ça règle, tu le connais si tu as suivi mes articles : jusqu'ici, c'était à toi de découper le travail pour que l'agent ne se noie pas. Maintenant il monte sa propre équipe. Cherny raconte à Fortune qu'il pilote certains jours des dizaines de milliers d'agents, et qu'il n'a pas écrit une ligne de code à la main depuis huit mois : son métier, dit-il, c'est de gérer des boucles (les fameux « loops » dont tout le monde parle cette semaine). L'organigramme sous le prompt commence à ressembler à celui d'une vraie boîte.

  • OpenAI rachète Ona pour que Codex bosse laptop fermé Jeudi, Bloomberg révèle qu'OpenAI rachète Ona, qui fabrique des espaces où un agent peut tourner en continu, au chaud, sans qu'on le surveille. L'équipe rejoint Codex, l'outil de code d'OpenAI utilisé par plus de 5 millions de personnes par semaine. L'idée : des tâches longues qui continuent quand tu fermes ton ordinateur, dans un endroit qui garde les accès, les outils et la mémoire d'une session à l'autre. À mettre juste à côté du signal précédent : la même semaine, Anthropic donne à ses agents une hiérarchie, OpenAI leur achète un domicile. Même constat chez les deux labos : un agent qui n'existe que quand tu le regardes n'est pas un agent, c'est un assistant rapide.

  • Google Meet traduit ta réunion en direct, dans 70 langues Mardi, Google sort Gemini 3.5 Live Translate, une traduction voix à voix quasi instantanée. Plus de 70 langues reconnues toutes seules, et la voix traduite garde le ton, le rythme et le timbre de celui qui parle. Au lieu d'attendre la fin de la phrase, il traduit au fil de l'eau. Dans Google Meet, on passe de 5 langues à plus de 70, soit des milliers de combinaisons possibles dans une même réunion ; en preview pour les clients Workspace ce mois-ci, plus largement dans l'année. Un commercial ou un CSM qui gère un portefeuille international parlera bientôt à chaque client dans sa langue, sans interprète et sans voix de robot. L'anglais d'aéroport comme langue de travail par défaut vient de perdre son monopole.

  • Des malwares se déguisent en documentation d'armes pour échapper aux scanners IA La trouvaille la plus retorse de la semaine. Une attaque empoisonne 19 paquets Python très utilisés avec un voleur de mots de passe. Le génie est dans le camouflage : les fichiers piégés contiennent du texte jamais exécuté, bourré de fausses instructions sur des pathogènes et des bombes nucléaires. Quand un outil de sécurité propulsé par une IA lit le fichier, ses garde-fous s'affolent, il refuse de l'analyser et passe au suivant. Le code malveillant, lui, reste intact. Les protections conçues pour bloquer les contenus dangereux servent maintenant à les abriter. La sécurité « IA » vient de devenir une porte d'entrée, et personne ne l'avait inscrite au catalogue des risques.


Le focus : Apple arrête de courir et ouvre un supermarché

Lundi, donc, la WWDC. Tim Cook sur scène pour la dernière fois avant de passer la main à John Ternus le 1ᵉʳ septembre (transition annoncée en avril, couverte dans la #03). Et deux annonces qui, prises ensemble, redéfinissent la position d'Apple dans la course.

Siri AI tourne sur Gemini. Le nouveau Siri est propulsé par les modèles de Google. Conversations suivies, mémoire des échanges dans une app Siri dédiée, compréhension de ce qui est à l'écran : tu montres un monument dans un post Instagram, tu demandes l'itinéraire. C'est le Siri promis en 2024, avec deux ans de retard et le cerveau d'un concurrent. Arrivée à l'automne, en anglais d'abord, et absente au lancement de l'Europe comme de la Chine. J'y reviens en bas, parce que les deux cas ne se valent pas.

Extensions, l'App Store des intelligences. L'annonce la plus structurante est passée plus discrètement. iOS 27 ouvre Siri, les outils d'écriture et la génération d'images aux IA tierces. Tu installes l'app Claude, ChatGPT ou Gemini, tu l'actives dans les réglages, et elle devient ton IA par défaut sur tout l'appareil. Fini l'exclusivité ChatGPT négociée en 2024 : Apple met les labos en rayon et les fait concurrencer chez elle.

La lecture. Apple a arrêté de prétendre qu'elle gagnerait la course aux modèles, et c'est probablement la décision la plus saine prise à Cupertino depuis des années. Elle se replie sur ce qu'aucun labo ne possède : plus d'un milliard d'appareils, et le droit d'en définir les réglages par défaut. Les labos dépensent des milliards pour entraîner les intelligences, Apple encaissera pour les distribuer. C'est l'opérateur du supermarché qui fixe les règles du rayon, pas les marques qui s'y battent.

Deux réserves avant de conclure que c'est gagné. Apple a déjà annoncé un grand Siri qu'elle n'a jamais livré : le rendez-vous est à l'automne, pas aujourd'hui.

La seconde est plus lourde, et elle nous concerne directement. La Chine n'aura pas le nouveau Siri parce que Gemini y est bloqué : un mur, pas un choix. L'Europe ne l'aura pas non plus, mais pour la raison inverse, sa propre loi. Le continent qui a écrit le Digital Markets Act pour forcer l'ouverture des plateformes sera le dernier servi par la plateforme qui s'ouvre. Et ce n'est plus un accident isolé : Apple Intelligence était déjà arrivé en retard chez nous en 2024, Meta garde ses modèles les plus avancés hors de l'UE, les nouveautés sortent ailleurs d'abord et chez nous une fois que les juristes ont fini. On a légiféré pour ne pas subir les plateformes, et on commence à le payer en innovations qu'on ne voit jamais arriver. L'Europe régule peut-être bien. Reste à mesurer ce qu'elle accepte de ne pas avoir en échange.


La pensée : l'agent est un miroir

Je manage deux équipes. Une humaine, chez Sewan. Une de quelques agents, chez moi, qui tournent en continu sur mes propres workflows. La semaine même où les agents gagnent leur autonomie, voici ce que ce double poste m'apprend, et qu'on ne lit nulle part.

Un agent ne comble pas les trous. Quand je brieffe un humain à moitié, il complète, il devine ce que je voulais dire, il revient me poser la question qui manque. Un agent, lui, exécute exactement ce que j'ai écrit, pas ce que j'avais en tête. Le résultat rate, et en relisant ma consigne, je vois que le problème n'a jamais été l'agent. C'était le flou de ma demande.

C'est ça que la semaine ne dit pas. On parle de manager des équipes qu'on ne voit pas, comme si l'enjeu était la surveillance. Le vrai enjeu est en amont : plus l'agent est autonome, plus ta propre imprécision devient le plafond. La compétence rare des prochaines années, c'est de savoir exactement ce que tu veux avant de le déléguer. Le prompt malin, lui, devient secondaire.

On a passé deux ans à attendre que les modèles soient assez bons. Ils le sont. Le maillon faible a changé de camp : ce n'est plus la machine qui n'est pas prête, c'est nous, qui ne savons pas encore dire ce qu'on veut. Le miroir ne fait que nous le renvoyer.


À vendredi prochain.

Cédric.

P.S. Fable 5 est inclus temporairement dans les abonnements Claude jusqu'au 22 juin, avant de basculer en payant à l'usage. Si tu veux mesurer l'écart avec Opus sur tes propres workflows, c'est la fenêtre.

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