#15 · Les poids sont lâchés
Salut,
Jeudi, un labo de Pékin a pris la tête d'un classement de code, devant Fable 5. Son modèle s'appelle Kimi K3 : 2 800 milliards de paramètres, et une date à retenir, le 27 juillet, jour où il passe en téléchargement libre. Le meilleur élève de la semaine appartiendra bientôt à tout le monde. La veille, Thinking Machines, le labo de Mira Murati, sortait son tout premier modèle, ouvert d'entrée, sans même prétendre être le meilleur.
Il y a un an, le scénario semblait écrit : les meilleurs modèles resteraient fermés, l'open source ramasserait les miettes. Cette semaine dit l'inverse. Et pendant que la frontière s'ouvre, les labos fermés changent d'armes : Microsoft ne plaide plus l'intelligence, il forme ses commerciaux à vendre moins cher qu'OpenAI et Anthropic. Le vrai gagnant, lui, est au sous-sol : TSMC, qui fond les puces de tout le monde, signe le trimestre le plus rentable de son histoire.
On déroule.
Les signaux
Kimi K3 : la Chine met le niveau frontière en libre accès Jeudi, Moonshot dévoile le plus gros modèle open-weight jamais annoncé : 2 800 milliards de paramètres, 1 M de tokens de contexte, entrée texte, image et vidéo. Prix : 3 $ le million de tokens en entrée, 15 $ en sortie, exactement le tarif de lancement de Sonnet 5. Un labo chinois ne vend plus une imitation au rabais, il joue à la frontière publique et promet le modèle en téléchargement libre pour le 27 juillet. J'y reviens plus bas, c'est la pensée de la semaine.
Le premier modèle de Mira Murati est ouvert Mercredi, Thinking Machines sort Inkling, en open-weight : n'importe quelle entreprise peut le télécharger, l'installer chez elle et le modifier. Le labo écrit noir sur blanc que ce n'est pas le modèle le plus fort du marché, et c'est ça le geste : son pari est qu'une boîte préfère un modèle qu'elle peut s'approprier et adapter à ses propres données, plutôt que le modèle le plus malin du moment. Le revenu ne vient d'ailleurs pas du modèle mais de Tinker, l'outil d'adaptation vendu à côté. Le modèle devient le support, le service devient le produit.
Microsoft forme ses commerciaux à dénigrer OpenAI et Anthropic Mardi, réunion interne de lancement de l'exercice 2027 : comparatifs anti-Claude à l'appui (présenté comme plus lent, moins sûr, moins intégré), et une consigne de Jay Parikh qui résume tout : « tout le monde vend des pièces détachées, nous vendons le système complet ». Nadella mise sur l'argument du coût, avec Unilever en vitrine, 300 M$ d'économies projetées en passant sur un modèle Microsoft moins cher. Le distributeur historique d'OpenAI en parle désormais comme d'un concurrent à battre. Quand les modèles se valent, la vente se déplace sur le prix et l'intégration.
TSMC signe un trimestre record, +77 % Jeudi encore : 19,2 milliards d'euros de bénéfice net sur le trimestre, +77 % sur un an, au-dessus de toutes les estimations, et 100 milliards de dollars d'investissement ajoutés en Arizona (265 au total). Pendant que les entreprises cherchent encore le ROI de leurs projets IA, le seul étage qui encaisse à coup sûr reste la couche physique. Et la prévision de plus de 40 % de croissance annuelle dit que personne, nulle part, ne lève le pied.
Helsing lève 1,8 milliard de dollars pour l'IA de défense Lundi, la société munichoise boucle son tour à une valorisation de 18 milliards : drones autonomes, surveillance sous-marine, IA embarquée pour avions de combat, avec des livraisons déjà en cours vers l'Ukraine. Le plus gros tour IA européen de l'année n'est ni un chatbot ni un labo généraliste, c'est la défense. L'Europe qu'on dit à la traîne sait mobiliser des méga-tours quand l'enjeu est existentiel.
Le focus : un clavier qui ne sert plus à écrire
OpenAI a sorti son premier objet physique cette semaine. Pas l'enceinte dessinée par Jony Ive qu'on attend depuis des mois. Un mini-clavier à 230 $, le Codex Micro, fabriqué avec la marque Work Louder, livré fin juillet en série limitée.
Regarde ce qu'il y a dessus. Six touches lumineuses, une par agent au travail : blanc il attend, bleu il réfléchit, vert il a fini, rouge il s'est planté. Des raccourcis pour valider ou rejeter ce qu'un agent propose. Et une molette pour doser combien l'agent réfléchit, donc combien de temps et d'argent il dépense sur la tâche. Un bouton de volume, mais pour le budget de réflexion. Pas une seule touche pour taper du texte.
L'objet vise les développeurs, mais lis-le comme une maquette de ton futur poste de travail. Ce clavier décrit une journée type : tu lances six chantiers le matin, tu jettes un œil aux couleurs, tu valides, tu relances, tu arbitres. Exactement le geste d'un manager avec son équipe, sauf que l'équipe est logicielle et qu'elle coûte au compteur. La molette est le détail le plus parlant : décider combien de réflexion mérite chaque tâche devient un réglage du quotidien, au même titre que le volume.
C'est un gadget, OpenAI l'assume. Mais les objets disent ce que les discours maquillent : on ne tape plus, on supervise. Les gadgets se trompent souvent sur la forme. Rarement sur la direction.
La pensée : le moat* n'était pas la taille
(* Le moat, mot à la mode des stratèges tech : littéralement les douves du château. L'avantage durable qu'un concurrent ne peut pas copier.)
Ce qui me reste de la semaine, c'est Kimi K3. Pas ses chiffres, ce qu'il casse.
Jusqu'ici le récit était confortable : les meilleurs modèles restent fermés, la Chine suit avec un train de retard, l'open source ramasse les miettes. Jeudi, un labo chinois a pris la première place d'un classement de code devant Fable 5, avec un modèle qu'il mettra en téléchargement libre dix jours plus tard. Le classement en question se vérifie sur du vrai travail, une interface qui se construit sous tes yeux, pas un quiz de culture générale. N'importe qui peut tester la promesse, et c'est bien le but : le benchmark devient une vitrine, chaque essai convaincu devient une intégration.
Et un modèle qu'on télécharge change la relation commerciale. Tu peux regarder comment il se comporte, l'adapter à tes données, choisir chez qui il tourne et donc qui prend la marge. Un abonnement à prendre ou à laisser devient une négociation où le client a enfin des cartes.
La #13 résumait la stratégie chinoise en deux gestes : ne plus rien devoir, puis tout donner. Kimi K3 en ajoute un troisième : gagner en public avant de donner. Il reste à Moonshot le plus dur à prouver, la vitesse et la fiabilité au quotidien, loin des démos de lancement. Et les labos américains gardent leurs vraies forces, la distribution et la confiance des entreprises. Mais l'idée qu'ils gardaient une avance confortable sur l'intelligence elle-même est morte cette semaine.
Tu peux te faire ton propre avis en deux minutes : l'app Kimi est gratuite, sans carte bleue. Reprends trois prompts de ta semaine et compare les réponses avec ton modèle habituel. C'est le test le plus honnête qui existe.
Qu'est-ce que j'ai pu oublier cette semaine
Le tri de la semaine, en une ligne chacun :
- Gemini 3.5 Pro était attendu aujourd'hui même, après une reconstruction complète du modèle de base. À l'heure où j'écris, toujours rien d'officiel chez Google.
- OpenAI débranche Atlas, son navigateur, pour le 9 août. Les fonctions migrent dans l'app ChatGPT et une extension Chrome. Après Codex la semaine dernière, la super app avale pièce par pièce.
- Meta facture son Business Agent à partir du 1er août : 2 $ le million de tokens pour l'agent qui répond à tes clients sur WhatsApp. La conversation client devient un coût variable, facturé au token.
- Le Safety Index 2026 du Future of Life Institute, sorti le 7, m'avait échappé la semaine dernière : la meilleure note du secteur est un C+, pour Anthropic. Personne au-dessus de la moyenne, et tout le monde accélère.
- La Corée du Sud annonce 880 milliards de dollars sur dix ans pour son infrastructure IA. L'échelle étatique devient la norme.
Le fil se referme sur lui-même : la frontière s'ouvre à Pékin, et pendant ce temps ceux qui la tenaient fermée vendent des arguments commerciaux et des claviers.
À vendredi prochain.
Cédric.