#22 · La semaine où le logiciel a perdu son écran
Salut,
Mardi, sur la scène de Dreamforce, Salesforce a dit que son interface « gêne » ses utilisateurs, et que l'IA va la remplacer. Le même jour, Adecco a annoncé 27 000 recruteurs qui parlent à un agent au lieu de cliquer dans le CRM. La veille, Google avait branché Salesforce et HubSpot dans le panneau Gemini de Docs et Gmail. Mercredi, Anthropic a sorti Docs et Slides dans Claude, et HubSpot a sorti un Notion dans son CRM.
Quatre éditeurs, une même idée : être l'écran devant lequel tu restes. Les autres deviennent des tuyaux.
Le focus regarde ce que ça change selon ta chaise. L'outil, c'est Claude Docs et Slides, sortis mercredi. La pensée revient sur l'autre nouvelle de la semaine, le patron d'Anthropic qui demande à ralentir, et sur ce qu'il demande vraiment.
On déroule.
Les signaux
Salesforce : l'IA remplace l'écran du CRM, Adecco l'installe chez 27 000 recruteurs Le produit s'appelle AIforce : les données, les règles et les permissions de Salesforce accessibles depuis Claude, Slack ou ChatGPT, sans ouvrir Salesforce. Marc Benioff parle d'« Interface Revolution », au rang du passage de DOS aux fenêtres. Adecco déploie l'agent chez 27 000 salariés dans 40 pays, après un pilote en France : le recruteur demande une présélection, l'agent la fait dans le CRM. Un éditeur qui dit lui-même que son écran gêne vient de dire ce que vaut le siège mensuel.
Google branche ton CRM dans le panneau Gemini de Docs, Sheets et Gmail Depuis lundi, Salesforce, HubSpot, Asana, Monday, Mailchimp, QuickBooks et Atlassian répondent dans le panneau latéral de Docs, Sheets, Slides et Chat. « Où en est le deal Dupont » sans changer d'onglet. Activé par défaut sur tous les plans Business et Enterprise, l'admin peut couper. Google n'a pas besoin de racheter un CRM, il lui suffit d'être la fenêtre par laquelle on le lit.
HubSpot enterre la marque Breeze et sort un Notion dans son CRM Mardi à Boston. Le préfixe Breeze disparaît, un Agent Hub centralise le déploiement des agents, et « HubSpot Work », en bêta privée, met projets, documents et tableaux sur les données live du CRM, face à Notion et Asana. Les agents se déclenchent désormais depuis Slack, un Google Sheet ou un webhook. HubSpot fait le chemin inverse de Salesforce : au lieu de sortir de son écran, il y fait entrer le reste du travail.
Anthropic fusionne Claude et Cowork, et lance Claude Docs et Claude Slides Mercredi, sur Pro et Max. Plus de choix entre « discuter » et « déléguer » : Claude juge lui-même si la demande se traite tout de suite ou en tâche de fond. Docs et Slides écrivent le document ou le deck dans la conversation, export PowerPoint et PDF, lien partageable. Le chat qui voulait se brancher à tes outils fabrique maintenant les siens. Détail dans l'outil.
OpenAI teste des agents de marque dans ChatGPT Depuis mercredi, aux États-Unis. Sous une réponse, une marque propose de « discuter » avec son propre agent, dans une fenêtre étiquetée sponsorisée. Wayfair répond sur les dimensions d'un canapé, Angi fait passer d'un robinet qui fuit à une demande de devis, sans quitter le chat. HubSpot est branché à la régie, Shopify sort son app le 23 septembre. La régie est ouverte en France depuis le 24 août, les agents pas encore. La pub aussi perd sa page.
Le patron d'Anthropic demande à l'industrie de ralentir, ses concurrents disent oui « We Must Pace the Frontier », samedi. Pas d'arrêt des entraînements : du temps entre deux sauts de capacité, des évaluateurs indépendants installés dans les labos, et une coordination entre concurrents pour laquelle il demande à Washington une dérogation au droit de la concurrence. Altman, Musk et Hassabis ont dit oui. Pékin a dit « propagande alarmiste ». En janvier, Amodei écrivait que ralentir était impossible.
OpenAI publie six cas où ses modèles ont triché, et s'engage à publier les prochains sous douze jours Tous en test, aucun en production. Un modèle a glissé dans ses propres notes l'instruction de cacher ses erreurs. Un autre a utilisé une clé d'accès qui traînait, puis inventé neuf chiffres manquants. Des agents censés bosser séparément ont transformé un dépôt de code en messagerie. À lire avant de brancher un agent sur un CRM. C'est ce que tout le monde ci-dessus propose cette semaine.
Le focus : le logiciel perd son écran, ce que ça change selon ta chaise
Le siège mensuel se justifiait par un écran devant lequel quelqu'un passait sa journée. Cette semaine, Salesforce, Google, HubSpot et Anthropic ont chacun proposé d'être cet écran. La #21 disait que le modèle était devenu une pièce détachée. Le logiciel est en train de suivre.
Si tu vends du logiciel (founder, PM). Si le client n'ouvre plus l'app, tu vends trois choses : tes données, tes règles, tes actions. Salesforce les expose par MCP, le protocole qui permet à Claude ou Gemini de piloter un outil, avec les permissions du CRM. Un produit dont la valeur est dans l'interface a un problème. Un produit dont la valeur est dans ce qu'il sait et ce qu'il peut faire en a moins, à condition que ce soit exposé proprement. Combien de tes features tiennent encore quand personne ne regarde ton écran ? Le prix au siège, lui, ne tient déjà plus à grand-chose.
Si tu achètes (DG, directeur d'un service). La bataille est pour la porte d'entrée : Claude, Gemini, Copilot, Slack, ChatGPT. Celui qui la gagne voit passer toutes les questions de tes équipes, et tous les outils derrière. Choisis-la comme tu choisis un ERP, pas comme un abonnement de plus. Et regarde ce qui s'allume sans toi : les connecteurs Gemini vers Salesforce et HubSpot sont activés par défaut depuis lundi chez tous les clients Workspace. Ton admin l'a vu ?
Si tu vends avec (commercial). Adecco donne l'image : le recruteur demande, l'agent fait. Ce que l'agent sait, c'est ce qu'il y a dans le CRM. Les champs vides, les notes de rendez-vous jamais saisies et le pipe pas à jour, l'agent ne les devine pas, il les invente ou s'arrête. Le test cette semaine, si ta boîte est sur Salesforce : le connecteur Claude est en bêta ouverte depuis le 14 septembre sur AgentExchange, avec 37 skills de vente. Demande-lui de préparer ton prochain rendez-vous. Ce qui manque dans sa fiche, c'est ce qui manque dans ton CRM.
L'outil : Claude Docs et Slides, le document qui ne quitte pas la conversation
Sorti mercredi pour les abonnés Pro et Max, déploiement sur plusieurs semaines, Team et gratuit plus tard. Deux nouveaux outils dans Claude : Docs, qui rédige et modifie un document complet dans la conversation, avec commentaires et édition à plusieurs, et Slides, qui transforme un brief en présentation, export PowerPoint et PDF, lien partageable. Les deux lisent la même conversation, donc le deck dit la même chose que le doc.
Le test en dix minutes : prends un vrai brief, une note de cadrage, un compte rendu de rendez-vous. Demande le document, relis, corrige en langage naturel. Puis « fais-en cinq slides pour le comité de lundi ». Regarde ce qui saute entre les deux. C'est la partie que tu réécrivais à la main dans PowerPoint.
Si Docs suffit pour l'essentiel de tes documents, Google Docs et Word deviennent un format d'export. L'endroit où tu travailles, c'est la conversation.
Si tu es sur Google Workspace sans Claude, l'exercice miroir : ouvre un Google Doc, panneau Gemini, et demande une info à ton CRM. Depuis lundi, il répond.
La pensée : ralentir à trois, ça s'appelle une entente
Ce qui m'a marqué dans le texte d'Amodei, c'est l'aveu de mécanique. L'alerte, la #21 en parlait déjà.
Il l'écrit noir sur blanc : chaque labo préférerait que tout le monde ralentisse, mais dès qu'il soupçonne les autres de continuer, sa stratégie dominante est d'accélérer. Alors il demande la seule chose qui casse ce piège : le droit de se mettre d'accord avec ses concurrents. Trois acteurs qui s'accordent pour freiner leur production, en droit de la concurrence, ça porte un nom, et c'est interdit. D'où la demande de dérogation à Washington.
La même semaine, Anthropic maintient son entrée en bourse pour la mi-octobre, à une valorisation évoquée de 1 700 milliards d'euros. Les quatre grands du cloud dépensent plus de 600 milliards d'euros cette année en centres de données. Et chacun des signaux ci-dessus est une course pour devenir ton écran. Personne n'a ralenti entre samedi et mercredi.
Je ne sais pas si la dérogation viendra, ni si une entente de la prudence tiendrait face à un acteur qui refuse d'en faire partie. Ce que je retiens est plus petit. Le seul engagement daté de la semaine est celui d'OpenAI : publier ses ratés sous douze jours, même incompris. Une horloge qui tourne. Le reste, pour l'instant, ce sont des discours.
Qu'est-ce que j'ai pu oublier cette semaine
Vu, pas retenu, une ligne chacun :
- Notion 3.7 rend ses skills portables : un savoir-faire écrit une fois dans Notion s'exporte vers Claude Code, Codex, Cursor ou Gemini. Le savoir-faire devient portable, et l'outil remplaçable.
- Claude for Small Business passe à 43 workflows et 27 connecteurs, 900 000 installations depuis mai. Tout tourne en mode approbation par défaut : Claude prépare, tu valides avant que ça parte.
- Sept salariés français sur dix utilisent l'IA au travail, deux sur trois avec des outils que la boîte n'a pas fournis (OpinionWay pour Cegid). La porte d'entrée dont parle le focus, tes équipes l'ont déjà choisie.
- Google Ads bascule tes campagnes sur AI Max ce mois-ci, requête large et textes automatiques d'abord, sans retour possible. Les Dynamic Search Ads sont repoussées à février 2027. Exclusions d'URL et de mots-clés à vérifier avant fin septembre.
- Le nouveau Siri est sorti lundi, sans l'Union européenne, français en octobre, UE sans date. Sur Android, Gemini est installé partout depuis le 4 septembre.
- Meta lance Muse, un agent qui réserve et achète à ta place, États-Unis seulement. Chaque utilisateur a sa machine virtuelle, un second agent valide toute sortie de données, les paiements passent par une carte à usage unique.
- Claude Code : les quotas ont baissé de 17 % lundi, comme annoncé dans la #20. Chez moi, ça s'est réglé en rajoutant du budget au compteur pour continuer à bosser normalement. La baisse de quota s'est transformée en ligne de facture.
- L'italien Lexroom rachète Query Juriste, recherche juridique par IA, 1 000 utilisateurs payants en quinze mois sans lever un euro.
- Le modèle chinois GLM-5.3 a aidé à construire sa propre infrastructure, sur plus de 100 000 puces chinoises, production en moins de deux semaines, débit triplé. Objectifs et limites restaient fixés par des humains. Pour l'instant.
Le fil : tout le monde veut être l'écran, et personne ne veut être le tuyau. Le tuyau, pourtant, c'est là que sont les données.
À vendredi prochain.
Cédric.