#09 · Plein gaz, main sur le frein
Salut,
Claude écrit plus de 80 % de son propre code. C'est Anthropic qui le dit, chiffres à l'appui, dans un essai publié jeudi. La conclusion du labo tient en une phrase : il faudrait pouvoir ralentir.
La même semaine, une IA a réussi la première cyberattaque autonome jamais documentée. Une base de données volée en moins d'une heure, sans qu'un humain tape une commande.
L'IA fabrique l'IA, l'IA attaque seule. Et personne ne lève le pied : Anthropic part en bourse, Microsoft et OpenAI divorcent, SoftBank pose 75 milliards sur la France.
On déroule.
Ce que j'ai publié
Cette semaine, Cinq agents en parallèle : ta nouvelle équipe IA. Comment décomposer un problème en sous-tâches, lancer plusieurs agents en même temps, et synthétiser leurs résultats. Cartographier un marché ou auditer des concurrents en minutes au lieu d'heures. Vu l'actu des keynotes de la semaine, on pourrait croire que j'ai calé la publication exprès.
Les signaux
Claude écrit 80 % de son propre code, et Anthropic demande un bouton pause Jeudi, Anthropic publie l'essai le plus important de la semaine, peut-être de l'année. Les chiffres d'abord. Sur 100 lignes de nouveau code chez Anthropic, plus de 80 sont écrites par Claude. Les ingénieurs livrent huit fois plus de code qu'en 2024. La durée des tâches que l'IA termine seule double tous les quatre mois. Sur un test d'optimisation, le modèle gagne 52x là où des experts humains plafonnent à 4x. La conclusion tombe d'elle-même : une IA qui conçoit son successeur, ce n'est plus de la science-fiction, c'est le prolongement de la courbe. D'où la demande, inédite pour un labo de cette taille : une option mondiale de ralentissement ou de pause, vérifiable entre labos. « Si un ralentissement crédible était possible, Anthropic ralentirait. » Lis-le en entier, il est écrit pour être lu par des non-chercheurs.
Un agent LLM réussit la première cyberattaque autonome documentée Le pendant noir du signal précédent. En mai, Sysdig observe une intrusion d'un genre nouveau. Une IA entre par un outil interne mal protégé, exposé sur internet. Elle y trouve des mots de passe, s'en sert pour ouvrir d'autres portes, rebondit de système en système, et repart avec une base de données interne complète. Durée totale : moins d'une heure. La base copiée en moins de deux minutes. Aucun humain derrière le clavier : l'agent décide chaque étape en temps réel, selon ce que les machines lui répondent, à une vitesse qu'aucune équipe ne peut suivre. Les conférences cyber en faisaient un scénario. C'est désormais un rapport d'incident. Les mots de passe qui traînent et les services exposés ont un nouveau type de visiteur : un attaquant qui ne dort pas et ne facture pas à l'heure.
Microsoft sort ses propres modèles, OpenAI s'installe chez Amazon Le divorce avance vite. Depuis 2019, l'alliance exclusive entre Microsoft et OpenAI structurait tout le marché : les modèles d'OpenAI ne tournaient que dans le cloud de Microsoft. Cette semaine, ça se défait par les deux bouts. Lundi, OpenAI met GPT-5.5 et Codex en vente chez Amazon, aux mêmes prix qu'en direct. Mardi, à Build, Microsoft réplique avec sept modèles maison, présentés noir sur blanc comme un moyen de dépendre moins d'OpenAI. Concrètement, les meilleurs modèles arrivent dans les clouds que les entreprises ont déjà validés, sans nouveau contrat à signer. L'argument « on ne peut pas, c'est pas dans notre cloud » vient de mourir.
Anthropic dépose son dossier d'entrée en bourse Lundi, six jours après sa levée de 65 milliards à 965 milliards de valorisation, Anthropic dépose, encore sous confidentialité, son dossier d'introduction auprès du gendarme boursier américain. Le chiffre qui donne le vertige : au rythme actuel, Anthropic encaisse 47 milliards de dollars de revenus par an, contre 9 fin 2025. OpenAI prépare son propre dossier, SpaceX fait sa tournée des investisseurs ce mois-ci. Une fois cotée, une boîte publie ses comptes chaque trimestre. Les marges réelles de l'inférence vont devenir publiques, et on saura enfin si les prix d'API actuels sont durables ou subventionnés. Jusqu'ici, tout le monde construisait son modèle économique sur des prix dont personne ne connaissait le coût de revient.
SoftBank met 75 milliards d'euros sur des data centers en France Annoncé à Choose France. Jusqu'à 5 gigawatts de capacité, le plus gros investissement d'infrastructure IA jamais annoncé en Europe. La première phase pose 3,1 GW dans les Hauts-de-France d'ici 2031, avec Schneider Electric et EDF, qui apporte le site d'une ancienne centrale. Au même sommet, Bpifrance, Mistral, MGX et NVIDIA poussent le Campus AI jusqu'à 3 GW. Pour situer, 8 GW cumulés, c'est huit réacteurs nucléaires dédiés au calcul. Avec son nucléaire décarboné, la France se pose en plaque tournante de l'infrastructure IA européenne. Reste à transformer les mégawatts en produits, le maillon où l'Europe a toujours calé.
Bruxelles présente son paquet souveraineté technologique Plus de 80 % du numérique européen dépend de fournisseurs non européens. C'est le chiffre que la Commission met en face des deux textes posés mercredi : un Chips Act 2.0 pour les semi-conducteurs, et un règlement cloud et IA. Au programme, tripler les data centers en cinq à sept ans, et surtout créer un score de souveraineté standardisé pour les offres cloud et IA. C'est ce score qui se matérialisera en premier : une ligne de plus dans les grilles d'appels d'offres publics et grands comptes, probablement avant la fin de l'année.
GitHub Copilot passe à la facturation au token, et ça grince Depuis lundi, tous les plans Copilot basculent à l'usage. Le prix d'abonnement ne bouge pas, mais il devient un budget de crédits consommés au token réel. L'autocomplétion reste illimitée. Les agents, eux, brûlent les crédits, et des développeurs publient des projections de factures multipliées par dix à cinquante. Ces projections, je n'y crois qu'à moitié, ça ressemble aux cas extrêmes qu'on brandit sous le coup de la colère. Le fond, en revanche, ne fait pas débat. Les forfaits illimités étaient une anomalie de conquête, et le coût réel de l'IA remonte à la surface partout. Les budgets d'outils IA de 2027 ne ressembleront pas à ceux de 2026.
Le focus : quatre conférences, un seul message
Build à Seattle, Snowflake Summit à San Francisco, Computex à Taipei, et le Now Summit de Mistral à Paris. Quatre scènes en huit jours. Ce qu'il faut en retenir, conf par conf.
Microsoft Build. Au-delà des sept modèles maison, l'annonce qui compte est Scout : un agent personnel permanent, branché sur Teams, Outlook et le reste de tes outils. Il prépare tes réunions, bloque ton calendrier avant les échéances, signale les décisions qui stagnent. Le détail qui change tout : chaque agent reçoit une identité dans l'annuaire de l'entreprise, à côté de celles des salariés, avec validation humaine sur les actions sensibles. Arrivée prévue mi-2026. À retenir : l'agent devient une fonction permanente de la machine, géré comme un salarié plutôt que comme un logiciel.
Snowflake Summit. Le thème officiel était « l'entreprise agentique », et les annonces suivent : CoCo, un agent qui code pour les équipes data, et un gros chantier d'ouverture pour que les données circulent entre outils concurrents. À retenir : la donnée d'entreprise se réorganise pour être lue par des agents, plus seulement par des humains devant des tableaux de bord. La question à se poser : un agent pourrait-il naviguer dans les données de ta boîte sans un humain pour traduire ?
Computex. Jensen Huang annonce le RTX Spark, un processeur développé avec Microsoft qui débarque à l'automne dans les ordinateurs portables de Dell, HP, Lenovo et ASUS. NVIDIA, qui régnait déjà sur les data centers, attaque l'ordinateur personnel face à Intel et AMD. À retenir : faire tourner l'IA sur sa propre machine, sans passer par le cloud, devient un argument de vente grand public. NVIDIA veut tous les étages, de l'ordinateur portable au gigawatt.
Mistral Now Summit. Le Chat s'efface derrière Vibe : un seul outil, une seule licence, pour la bureautique comme pour le code, capable de partir travailler seul sur des tâches longues. Sur le volet industriel couvert dans la dernière édition (Airbus, BMW, les puces), une brique de plus : le rachat d'Emmi, spécialiste de la simulation physique pour l'ingénierie. À retenir : même Mistral, parti du chatbot, converge vers l'agent qui bosse pendant que tu fais autre chose. Et le maillon que je pointais au signal SoftBank, transformer les mégawatts en produits, Mistral est pour l'instant le seul Européen à s'y coller.
Quatre confs, quatre continents de la tech, et le même message sur chaque scène : le chat était l'interface de 2024, l'agent permanent est celle de 2026. Les données, les systèmes, les puces : toute la couche en dessous se reconstruit autour de cet agent.
La pensée : le constructeur demande le frein
Lundi, Anthropic dépose son dossier d'entrée en bourse. Jeudi, le même Anthropic publie un essai qui dit : nos modèles accélèrent leur propre fabrication, il faudrait une option mondiale pour ralentir.
La lecture cynique est facile : la peur fait vendre, et demander une pause qu'on sait impossible ne coûte rien. Je la garde en tête. Mais un détail m'empêche d'en rester là : les chiffres de l'essai, je peux les vérifier en miniature chez moi. En un an, les tâches que je confie à mes agents sont passées de la minute à l'heure. Ce qu'Anthropic décrit à l'échelle d'un labo, n'importe quel praticien le vit à la sienne.
Ce qui me reste après lecture, c'est un écart de vitesse. L'attaque détectée par Sysdig montre un assaillant qui travaille à une vitesse non humaine. La défense, elle, avance à vitesse humaine : des textes de loi, des grilles d'appels d'offres, des comités. Tout l'enjeu des prochaines années tient dans cet écart.
Je ne sais pas si la pause qu'Anthropic réclame est sincère, faisable, ou ni l'un ni l'autre. Mais je note qui parle : le labo le plus valorisé du monde, celui qui a le plus à perdre à ralentir, est celui qui réclame le frein. Quand le constructeur de la voiture la plus rapide milite pour le code de la route, tu peux questionner ses motifs. Pas son information.
À vendredi prochain.
Cédric.
P.S. Lundi, c'est la WWDC. Apple est la seule big tech à ne pas avoir montré sa stratégie agents. Les fuites parlent d'un Siri refondu propulsé par Gemini et d'agents distribués via l'App Store. Si c'est vrai, la boîte la plus riche du monde louera son intelligence chez Google. Réponse lundi, débrief dans la prochaine édition.